Le paysage à 20ans
Par Pablo Lhoas, directeur de l’ENSAPL, le 19 juin 2026
Chères et chers membres de la communauté de l’école nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille, communauté à la fois interne et élargie, faite de celles et ceux qui la font vivre au quotidien comme de celles et ceux qui l’accompagnent, la soutiennent et la prolongent au‑delà de ses murs.
Aujourd’hui nous célébrons les vingt années d’existence de la formation en architecture de paysage de notre école. Vingt ans : c’est à la fois peu et beaucoup. Peu, si l’on se compare à des disciplines anciennes. Beaucoup, si l’on se souvient que le paysage est lui-même un champ encore relativement récent.
Car le paysage n’est pas une discipline comme les autres. Et c’est sans doute là, à la fois, sa difficulté… et sa force.
C’est une discipline mixte, une inter-discipline — et pour certains, manifestement une forme d’« indiscipline ». Elle croise le projet, les sciences du vivant, les sciences sociales, la technique, l’économie, la politique, mais aussi l’art et la culture. Comme l’architecture ou l’urbanisme, elle est traversée par des courants, des pratiques multiples, et parfois par des tensions internes, propres à un champ encore jeune.
Reconnaître cette jeunesse est important, utile — non pour s’en excuser, mais pour dépasser certaines crispations. Le paysage doit pouvoir assumer ses pluralités, inventer ses propres distinctions, sans chercher à se réduire à une définition unique.
La création, en 1976, de l’École nationale supérieure du paysage de Versailles a constitué un tournant majeur. À nos vingt ans répondent aujourd’hui les cinquante ans de Versailles : cet écho nous inscrit dans une même histoire, mais rappelle aussi que la discipline reste en construction.
En préparant cette intervention, j’ai été frappé par une difficulté : celle de retracer l’histoire précise de la formation ici, à l’ENSAPL. Les archives sont fragmentaires, les récits dispersés. Cela dit à la fois la jeunesse de la discipline et la manière dont elle s’est construite : par engagements successifs, par intuitions … souvent en avance sur leur temps.
Je voudrais donc remercier très chaleureusement toutes celles et tous ceux — directions, présidence de CA, enseignants, praticiens, responsables, partenaires — qui ont contribué à faire exister cette formation. Leur engagement a permis de construire une proposition pédagogique à la fois exigeante et profondément pertinente.
Je souhaite également remercier la tutelle du ministère de la Culture, dont le soutien a rendu possible la création de ce parcours original en architecture de paysage. Cette inscription institutionnelle a été décisive pour affirmer une formation singulière, exigeante et pleinement ancrée dans les enjeux contemporains.
Je me permets une remarque plus personnelle : je ne suis pas paysagiste. Et cela ne m’empêche en rien — bien au contraire — de défendre ces formations et de croire à leur rôle central aujourd’hui. Le paysage n’est pas l’affaire exclusive des paysagistes ; c’est une affaire collective.
Car il faut le rappeler : une école d’architecture qui se complète par une formation en architecture de paysage ? ce n’est pas la norme. Bien au contraire. Sur les vingt et une Écoles nationales supérieures d’architecture et de paysage que compte la France, seules deux proposent aujourd’hui ces deux formations pourtant si manifestement complémentaires.
Ce choix est tout sauf anecdotique. Il est visionnaire pour l’architecture aussi. Il affirme que l’architecture ne peut plus se penser indépendamment du sol, du vivant, des territoires ; et que le paysage, de son côté, gagne à dialoguer étroitement avec la culture architecturale du projet. Cette proximité n’est pas une confusion des rôles, mais une mise en tension féconde, au service d’une compréhension élargie des transformations contemporaines.
Ajoutons que, pour un pays comme la France, le nombre d’écoles de paysage qui dispensent le diplôme d’état de paysage reste très limité — cinq seulement — et que leur grande hétérogénéité, pas uniquement en termes de tutelle, ne contribue pas à affirmer pleinement cet enseignement, cette discipline et ces métiers.
Depuis les années 2000 et le cadre LMD, les formations en paysage ont certes gagné en visibilité et changé d’échelle, et sont, pour donner un image un peu simple : passées du jardin au territoire. Cette évolution place encore plus l’architecture de paysage au cœur des enjeux contemporains — climatiques, écologiques, sociaux.
Mais cette montée en puissance reste incomplète.
La discipline demeure parfois en retrait, insuffisamment lisible. L’intérêt pour le paysage ne va pas de soi : il doit être construit. Nous devons collectivement nous rendre plus compréhensibles, plus visibles, plus désirables.
Le risque des disciplines jeunes est connu : vouloir en faire trop. Trop d’exigences, trop de spécificités, trop de singularités revendiquées. À force de complexifier, on devient illisible. À force de se protéger, on s’isole.
C’est en assumant pleinement cette ouverture — avec l’architecture, l’ingénierie, l’écologie, la géographie, les sciences sociales, etc — que le paysage peut affirmer sa place.
Concrètement, cela implique plusieurs évolutions.
D’abord, inscrire pleinement nos formations dans le système de l’enseignement supérieur en écrivant la formation, la réécrivant en L/M/D, licence, master et doctorats reconnus et lisibles en France et à l’international.
Cela implique aussi de repenser la plasticité des parcours de formation initiale : multiplier, à terme, les points d’entrée et de sortie, accueillir des étudiants venus d’autres disciplines, faciliter les réorientations, encourager les doubles diplômes, les échanges internationaux, les allers-retours entre pratique et recherche. Non pas au détriment de l’exigence, mais au bénéfice d’une formation encore plus juste, plus ouverte, et en phase avec les trajectoires contemporaines tout en veillant scrupuleusement à ses spécificités « disciplinaires » – qui pourraient être plus définies.
La formation ne peut enfin être dissociée des métiers et de leur reconnaissance sans s’y asservir de manière productiviste. La question du titre reste emblématique. Le terme de « paysagiste concepteur », spécifiquement français, demeure largement incompréhensible hors de nos frontières. La reconnaissance du titre d’architecte de paysage — ou d’architecte paysagiste — constitue un levier essentiel de lisibilité internationale, mais aussi de responsabilité et de crédibilité professionnelle. Elle appelle une structuration plus affirmée de la profession, capable à la fois de la représenter, de la défendre et de protéger le titre.
Et cette structuration ne peut se faire sans un ancrage fort dans la recherche. Le développement du doctorat en paysage est essentiel pour produire des savoirs, nourrir les pratiques et inscrire la discipline dans le débat académique.
Je voudrais maintenant dire un mot de ce qui se joue ici dans la 2ème journée de cet anniversaire, journée et soirée encore plus festives.
Une école n’est pas seulement un lieu de formation. C’est un organisme vivant, qui doit rester en lien avec celles et ceux qui la prolongent dans les pratiques, les territoires, la recherche.
Or il existe — ou devrait exister — un continuum entre les études, l’école, les métiers et les anciens diplômés. Ce continuum reste aujourd’hui insuffisamment structuré.
Dans ce contexte, il nous faut aussi investir plus clairement le champ de la formation tout au long de la vie : accompagner les réorientations, ouvrir nos cursus à d’autres profils, et inscrire l’école dans des trajectoires professionnelles élargies. Cette évolution devra être portée en premier lieu par les enseignants‑chercheurs, en dialogue étroit avec les acteurs extérieurs — professionnels, institutions, alumni.
Elle ne vient en rien concurrencer ou affaiblir le développement du doctorat — bien au contraire. Elle permet d’assumer plus lucidement et plus délibérément la diversité des trajectoires professionnelles auxquelles nous préparons, parmi lesquelles la recherche occupe toute sa place.
La création d’un conseil de perfectionnement pourrait, avec vous tous, en constituer un levier concret.
La journée du 20 juin 2026, organisée avec et pour les alumni, est, à cet égard, essentielle. Elle marque une première étape pour retisser ces liens. Les anciens étudiants et étudiantes sont une mémoire vivante, mais aussi un relais indispensable vers les pratiques et les contextes extérieurs.
Ces vingt ans ne doivent pas être seulement célébrés ; ils doivent nous engager. Je forme le souhait que ces journées donnent lieu à une véritable publication collective — ambitieuse, ouverte, plurielle — capable de porter et de partager cette histoire encore en construction. À nous d’en faire un projet éditorial à la hauteur de ce que cette formation a déjà produit.
Au fond, tous ces enjeux convergent : faire du paysage non pas un supplément, mais une discipline centrale, capable d’agir sur les transformations profondes de nos territoires.
Ces journées d’anniversaires doivent être un moment de célébration, bien sûr, mais surtout un moment de débat, d’ouverture — et d’ambition diverses.
Je vous remercie.
Retour sur 20 ans de Paysage à l’ENSAPL, … Poétiser le monde … – ENSAPL
